samedi 23 janvier 2016

Valls défend Élisabeth Badinter et divise la gauche sur la laïcité

LAÏCITÉ
Élisabeth Badinter : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe.» Bravo, Madame.


Dans un contexte déjà tendu à gauche en raison du débat sur la déchéance de nationalité, Manuel Valls a remis le feu aux poudres en s'en prenant à Jean-Louis Bianco, le président de l'Observatoire de la laïcité, lors d'un débat organisé lundi soir par les Amis du Crif. Le Premier ministre l'a accusé de « dénaturer » la laïcité.
Manuel Valls a attaqué bille en tête le socialiste Jean-Louis Bianco, ancien ministre de François Mitterrand, et Nicolas Cadène, le rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, un organisme qui a pour mission de conseiller le gouvernement sur cette question. Le Premier ministre leur a reproché d'avoir signé une tribune publiée par Libération au lendemain des attentats du 13 novembre. Intitulée « Nous sommes tous unis », elle avait été paraphée par 80 personnalités de tous horizons et toutes confessions.

« Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe »

Pour Manuel Valls, le problème est que parmi les signataires figuraient des représentants d'associations musulmanes militantes réputées proches des « Frères musulmans ». Une situation inadmissible, selon le Premier ministre. « L'observatoire de la laïcité, ça ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de la laïcité. On ne peut pas signer des appels, y compris pour condamner le terrorisme, avec des organisations que je considère comme participant du climat qu’on a évoqué tout à l’heure », a déclaré Manuel Valls. Un climat que le Premier ministre avait qualifié de « nauséabond ».
Manuel Valls a aussi défendu Élisabeth Badinter qui avait affirmé le 6 janvier dernier sur France Inter : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d'islamophobe ». Cette déclaration avait entraîné de nombreuses critiques, notamment celle de Nicolas Cadène qui avait dénoncé ces propos sur Twitter. Une réaction condamnée par le Premier ministre qui a estimé qu'un « collaborateur d'une organisation de la République ne peut pas s'en prendre à une philosophe comme Élisabeth Badinter », dont il a salué la « défense intransigeante de la laïcité ». Des attaques auxquels Jean-Louis Bianco a répondu en faisant part de sa « stupeur ». Mais aussi en affirmant que « ceux qui dénaturent la laïcité sont ceux qui en font un outil anti-religieux, anti-musulman… »

Deux visions de la laïcité

Cette passe d'armes montre que la gauche est aussi divisée sur la question de la laïcité. Il y a deux visions de la laïcité, plus ou moins strictes. Et ce débat n'est pas récent. Il faut remonter à l'adoption de la loi de 1905 qui a institué la séparation de l'Église et de l'État et qui est considérée comme l'acte fondateur de la laïcité. Elle stipule que « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées dans l'intérêt de l'ordre public ».
Mais cette définition de la laïcité a fait l'objet d'interprétations et même parfois d'affrontements. Certains, comme Jean-Louis Bianco, estiment qu'il faut s'en tenir à la lettre de la loi qui interdit simplement d’apposer des signes religieux dans les lieux publics. D'autres défendent l'esprit de la loi et veulent une laïcisation intégrale.

C’est l’islam qui pose problème

Ces débats ont vraiment resurgi à partir des années 1980 et l'apparition de la problématique de l'islam et de la laïcité. Une affaire, celle des foulards à Creil en octobre 1989, avait été particulièrement médiatisée. Trois jeunes filles qui ne voulaient pas retirer leur voile avant d'entrer dans leur collège avaient été exclues. Cela avait entraîné des débats très virulents et révélé des divergences profondes sur l'interprétation de la laïcité. Certains défendaient une vision « droit-de-l'hommiste » et antiraciste, plus souple, d'autres une vision républicaine, intransigeante.
Manuel Valls se situe dans le deuxième camp et l'a fait de nouveau savoir très fermement lundi soir. Au risque de provoquer encore une fois une polémique dans sa famille politique.