mardi 4 juin 2013

L’opération Serval et les problèmes ethniques en Afrique subtropicale, par Robert Schilling

La 2ème Cie du 2ème REP prête à embarquer
R
egardez une  carte de l’Afrique tropicale au nord de l’équateur : le gradient climatique est orienté dans le sens nord/sud. L'on passe ainsi progressivement du désert au Sahel, puis à la savane sèche à une saison des pluies, puis à la savane humide à pluviosité bimodale et ensuite à la forêt subéquatoriale.
En conséquence, les zones climatiques homogènes sont orientées dans le sens est/ouest, en bandes superposées. Cette même stratification commande le peuplement humain, d’un bout à l’autre de la masse continentale. À mesure que l’on descend du désert vers l’équateur,  les races blanches (ou à peu près) arabo-berbères cèdent la place  aux races dites nilotiques (Peulhs, Toubous, Ethiopiens),  puis aux Soudano-Guinéens, puis aux Bantous. L'islam au nord cède la place à l'animisme et au christianisme dans les régions plus humides. Les empires africains traditionnels, comme les ethnies sur lesquelles ils se fondaient, étaient orientées dans le sens est/ouest, ce qui n’empêchait pas les incursions des esclavagistes venus du nord.¢

Par contre, vous observerez – surtout en bordure du Golfe de Guinée à l’ouest du continent – que les états modernes sont disposés dans le sens nord/sud, avec l'exception relative du bloc Guinée/Libéria/ Sierra Leone où le gradient climatique est perturbé par le relief montagneux.



Les puissances coloniales européennes signataires du traité de Berlin s’étaient ainsi ménagé, à partir des zones côtières où elles étaient implantées, des voies d’accès vers un arrière-pays mal connu mais que l’on croyait riche, d’où la forme de couloirs souvent donnée à ces territoires hétérogènes.

Les états modernes issus des indépendances ont maintenu ce découpage. Ils sont donc peuplés d'ethnies différentes, généralement antagonistes, que seule la présence coloniale pouvait fédérer en ensembles cohérents tels l’AOF et l’AEF. Les tensions politiques actuelles résultent de cette situation géopolitique devenue absurde. Qui se souvient encore du double pogrom de 1989 qui fit des milliers de victimes parmi les Mauritaniens blancs du Sénégal, au sud du fleuve, et les Noirs de Mauritanie au nord ?

L’instabilité règne, du Sénégal à l’ouest au Soudan à l'est,  en passant par la Côte d'Ivoire, le Niger, la Nigeria, le Tchad et actuellement le Mali. Les troubles se localisent toujours sur les lignes de clivage climatique, ethnique et culturel, entre Blancs et Noirs, entre éleveurs et agriculteurs, entre peuples de la savane et peuples forestiers, entre islamisés et christianisés ou animistes.

Il est symptomatique de constater que la Mauritanie, à population très majoritairement arabo-berbère, exposée pourtant au péril islamiste, ne s’est pas jointe à la coalition franco-africaine en guerre dans l’Azawad qui borde son territoire. Par ailleurs, plusieurs centaines de soldats « maliens » formés par les USA ont rallié les rebelles nordistes en 2012 (1) : La solidarité ethnique, de toute évidence, dicte ces comportements.    

Il n’y aura pas de stabilité dans cette région de l’Afrique sans un redécoupage politique respectueux des frontières naturelles (2). Le nord du Mali (Azawad) à majorité arabo-berbère n’acceptera jamais la domination du sud à population négroïde, qui fut son terrain de razzia et son réservoir d’esclaves.

Les Touareg, qui nomadisaient sur une partie de l’Azawad  et également au Niger, en Algérie, en Libye et  au Burkina Faso, avaient adressé une requête au général  De Gaulle en 1960 lui demandant de reconnaître leur identité et de leur accorder un territoire : « Puisque vous quittez le pays, rendez-nous notre bien tel que vous nous l’avez arraché (…) nous ne voulons pas que les Noirs ni les Arabes nous dirigent (…) nous, les Touareg, nous voulons nous diriger nous-mêmes » (3).

Ils ne reçurent aucune réponse et furent livrés à leurs nouveaux maîtres sans aucune consultation populaire. N’acceptant ni l’autorité d’Alger (le FLN n’a eu aucun impact au Sahara pendant la guerre d’Algérie) ni celle des États noirs nouvellement créés au sud, Les Touareg n’ont jamais reconnu les frontières qui morcellent leur territoire. Ils ont été obligés, par milliers, de renoncer à leur mode de vie nomade, pour vivoter misérablement dans les zones urbaines.

Il en va de même pour les nomades arabes du nord-est. Dans ces conditions, l’autorité  de « Bamako » ne trouve une certaine légitimité que dans le sud sub-sahélien de l’Azawad, peuplé de sédentaires noirs et de semi-nomades peulhs ou songhaïs.

E Que dirons-nous, demain, aux Touareg qui combattent aux cotés de nos troupes dans l’opération Serval, mais qui n’accepteront jamais la présence de l’armée malienne chez eux ?

E Seront-ils les victimes d’une nouvelle trahison, s’il advenait que le Mali retrouve ses frontières et prétende  exercer, dans le nord, une souveraineté imposée par nos armes ?

La même analyse s’applique, avec des modalités locales diverses mais une grande constance sur le fond, dans tous les pays de la région où des forces extérieures et notamment françaises ont eu à intervenir récemment, avec des résultats précaires.

L’islamisme ne fait qu’exploiter les incohérences d’une décolonisation bâclée, qui perdurent encore aujourd’hui et que nos gouvernants nient obstinément.¢

Contact E-Mail : Rjp.schilling@wanadoo.fr

(1) Valeurs actuelles, Claude Porsella, 21/03/13
(2) Voir à ce sujet les excellentes analyses de Bernard Lugan sur son blog « L’Afrique réelle ». http://bernardlugan.blogspot.fr/
(3) Cité par Alain Sanders dans Présent du 28 février 2013