mardi 8 janvier 2013

Pierre-Jean Vaillard et l’Algérie Française

Pierre-Jean Vaillard est né à Sète le 12 mars 1918 et mort à Paris le 17 février 1988 à l'âge de 69 ans. Chansonnier, écrivain, auteur d'aphorismes, comédien de théâtre et de radio, il a été à l'origine avec Jacques Canetti, de la fondation, en 1943, du théâtre des Trois-Baudets à Alger (rue Mogador).
Il a été la tête d'affiche du Théâtre des Deux Ânes pendant plus de 30 ans. Il a vécu les dernières années de sa vie rue de Saint-Simon (Paris VIIe). Il est mort le 17 février 1988 et est enterré au cimetière de Montmartre (26e division).
Pierre Jean Vaillard était un habitué des tournées en Algérie Française où il était très apprécié. Il y venait avec l'équipe des "Trois Baudets". Voilà ce qu'il pensait de la culpabilité coloniale de la France, déjà avant 1962.

Fellagha

Quand ma pensée s'en va vers l'Afrique du Nord
Je me sens, tout d'un coup, bourrelé de remords
Que l'Algérie soit une province française,
C'est évident, bien sûr, bien qu'à tous ça ne plaise
Que des hommes aient fait d'un bled qui n'était rien,
Ce beau pays algérien
Nul ne peut dire le contraire..
Seulement, ces temps-ci, il faut compter, là-bas,
Avec un mécontent, un certain fellagha.
Et, petit fellagha, c'est à toi que je pense
En voyant ta rancune à l'égard de la France.
J'ai beaucoup réfléchi et ma méditation
Me décide à venir te demander pardon.
Oui, pardon, Fellagha, pardon pour mon grand-père
Qui vint tracer des routes et labourer la terre.
Il est tombé chez toi, il a tout chamboulé.
Où poussaient des cailloux, il a foutu du blé
Et, mettant après cela le comble de l'ignoble,
Où poussaient des cailloux il a fait un vignoble
Pardon, cher petit Fellagha,
Oh, pardon de tous ces dégâts.
Et mon affreux grand-père (il faut qu'on le confesse)
N'était pas seul de son espèce.
Ces autres scélérats ont bâti des cités
Ils ont installé l'eau et l'électricité.
Et tu n'en voulais pas, c'est la claire évidence
Puisque avant qu'arrive la France
Tu n'avais, en dehors de la Casbah d'Alger,
Que la tente ou bien le gourbi pour te loger.
Et tu t'éclairais à l'huile
Nos maisons, bien sûr, c'était la tuile.
De l'électricité, là encore soyons francs,
Tu ne demandais pas qu'on te mette au courant
Tu t'es habitué à ces choses infâmes
Mais à regret et la mort dans l'âme
Stoïquement, d'ailleurs, supportant ces malheurs,
Avec courage et bonne humeur.
Mais tu engraissais, mais de mauvaise graisse
Car tu prenais le car, (une invention traîtresse)
Ce même car que, pris d'un délire divin,
Tu devais, un beau jour, pousser dans le ravin.
Je comprends ta rancœur, je comprends ta colère,
Tu n'es pas au niveau des Arabes du Caire
Tu gâches et tu vis mieux qu'un fellagha égyptien.
À quoi Nasser ... Nasser à rien
Nous avons massacré les lions, les panthères,
Nous avons asséché les marais millénaires.
Les moustiques sont morts… les poux, De Profundis.
Nous avons tout tué, jusqu'à la Syphillis.
Ah! Pardon, Fellagha, pour tous ces carnages.
Nous avons fait tout cela, c'est bougrement dommage.
Car si d'autres idiots l'avaient fait, inspirés
C'est nous qui maintenant, viendrions vous libérer,
Et bouffer les marrons cuits pour ces imbéciles.
C'aurait été moins long et beaucoup plus facile.
Bien pardon, Fellagha, de t'avoir mieux nourri,
Et d'avoir à tes pieds nus, mis (oh maladresse),
Des souliers...
Dont tu voudrais nous botter les fesses.
(posté par Jacques)